L’ARRIÈRE-SAISON FUT DOUCE…
L’arrière-saison fut douce. Je passais au jardin mes heures de lecture et, pendant mes heures de travail, je désherbais, rafraîchissais les fraisiers ou entretenais le parterre du noviciat, un petit carré laissé à la disposition des postulantes et des novices pour la culture des fleurs.
Pendant ma demi-heure de récréation quotidienne, mère Anne me parlait de son temps de postulat, de la vie au couvent pendant la guerre. J’écoutais, frappée par la grande pauvreté et par l’esprit d’obéissance qui, à l’époque, coulait de source. En comparaison, je trouvais la vie monastique presque confortable et agréable aujourd’hui.
Je m’habituais à la solitude et n’avais de contact avec la plupart des sœurs qu’à l’occasion des activités communautaires. Nous venions de recevoir un important travail annuel : le lavage des aubes de communion de plusieurs paroisses. Les seuls travaux rémunérés étaient les suivants : entretien du linge d’autel, cuisson des hosties, broderie, confection de quelques objets tels que cartes postales, icônes et chapelets, et enfin lavage des aubes. Je proposai aussitôt mon aide. Je voulais participer, me donner au service de la communauté. Je commençais à prendre conscience du sens de certains termes comme le « bien commun », la « communauté ».
La lessive devait durer deux jours complets, de 9 heures à 11 heures 30 et de 15 heures à 18 heures. Nous procédions ainsi : deux sœurs chauffaient dans une immense lessiveuse l’eau que nous versions ensuite dans le bac de lavage. Je ne faisais plus de commentaires sur cette façon archaïque de laver et je m’exécutais en silence. Il m’arrivait encore, par mégarde, de laisser le savon dans l’eau ou de frotter trop fort, mais quand une sœur me faisait la remarque, je répondais sincèrement : « Pardon, ma sœur, j’avais oublié. » Parfois, j’oubliais aussi qu’il fallait utiliser d’une manière égale toutes les faces du savon, afin qu’il reste bien rond car, devenu plat, il se serait cassé et aurait été perdu.
Souvent je souriais à Marie, j’échangeais quelques regards complices avec elle, et, parfois, nous nous effleurions les mains sous l’eau savonneuse.
Ces journées étaient épuisantes : nous étions constamment courbées, la vapeur sur le visage, le courant d’air dans le dos, les pieds toujours mouillés dans les socques. Dès la fin de la première matinée, nos doigts étaient ridés et douloureux.
J’alternais le lavage et le rinçage, plus pénible encore, car il fallait se baisser, se relever, replonger les aubes six ou sept fois, les changer de bac. Quand mon travail était terminé, une sœur prenait l’aube et allait l’étendre tout en l’essorant.
Ces jours-là, nous mangions de la viande au repas de midi. La mère estimait que nous avions besoin de reprendre des forces. Et, vers seize heures, elle quittait son bureau et descendait à la buanderie pour nous offrir deux bonbons à chacune. Elle arrivait toute souriante en disant que « c’était une grâce que le Seigneur nous envoie ce travail ».
À la fin de la journée, avant de me rendre au chœur, j’allais prendre une douche. Les sœurs, elles, n’en voyaient pas la nécessité.
Il faisait très beau, et les aubes séchant rapidement, il fallait songer au repassage. Pour les mêmes raisons d’économie, nous nous servions de fers anciens que nous faisions chauffer sur un poêle allumé pour l’occasion. Nous formions une chaîne : défroissage de l’aube, repassage de l’endroit, repassage des manches et du haut, repassage des plis. Quant à moi, je repassais les voiles. Sœur Marie-de-la-Providence s’occupait exclusivement de maintenir les fers au chaud. Nous l’appelions dès que notre fer commençait à refroidir : vivement, elle nous en apportait alors un autre. J’étais à côté de Marie, qui s’occupait de la finition du travail : pliage et rangement.
Les jours de repassage se révélèrent bien plus pénibles que les jours de lessive. La vapeur imprégnait l’atmosphère, nous avions les mains brûlées, il faisait une chaleur suffocante, nous transpirions énormément. Les sœurs ne se douchaient toujours pas. Le manque d’hygiène me consterna d’abord, puis j’essayai de ne plus y prêter attention, me disant qu’après tout ce n’était pas de mon corps qu’il s’agissait.
Après cette semaine éreintante, je rejoignis le noviciat et me retrouvai seule avec mère Anne. Je repris mes activités de peinture de cartes postales et me remis à la lecture. Je recommençai aussi l’étude du solfège – enfant, je jouais du piano –, et Marie vint au noviciat me donner quelques leçons de cithare. Mère Anne nous laissait alors seules et partait ranger ses précieuses armoires de fournitures. Notre mère gardait jalousement la plupart des clefs d’armoires mais, par privilège dû à sa charge de vicaire, mère Anne en détenait également un certain nombre. Mes quelques mois de postulat m’avaient permis de constater que tout était sous clef.
Marie et moi étudiions sérieusement la cithare. Nous passions aussi des heures à répéter les psaumes des différents offices. C’était un véritable plaisir, et je me sentais beaucoup plus sûre de ma voix. Marie était responsable du chant, mais l’abbesse ne lui laissait malheureusement aucune initiative. Ainsi, c’était elle qui choisissait tous les cantiques qui étaient répétés en communauté une fois par semaine, sous la conduite de Marie. Ces répétitions étaient très fastidieuses, et il fallait recommencer jusqu’à la perfection.
Vint un jour que je marque dans ma mémoire d’une pierre noire. Un après-midi, l’abbesse m’appela dans son bureau avec mon livre de solfège et, bien que totalement incompétente en la matière, elle me demanda abruptement de lui réciter des partitions. Je fus choquée par ce que je considérai comme un abus d’autorité. Je m’exécutai pourtant, mais, tout en récitant et en battant la mesure, je me reprochais d’accepter ce type de relation. J’aurais voulu jeter mon livre et m’enfuir.
De retour au noviciat, je constatai douloureusement mon impuissance. Je me mis immédiatement en prière, méditant les Béatitudes : « Seigneur, que toute ma vie soit une offrande ; Seigneur, lorsque je suis dans la tristesse, donne-moi quelqu’un à consoler ; quand mon fardeau pèse, charge-moi de celui d’autrui ; quand j’ai besoin de tendresse, que l’on fasse appel à la mienne. » Je terminai la journée au chœur, demandant à Dieu d’apaiser ma colère.